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Loft Attitude
L'esprit loft

Photos de Louis-Philippe Breydel et texte de Laurent Courtens extraits de Intérieurs bruxellois, © 2001, Alice Editions, Bruxelles. Toute reproduction strictement interdite.

LOFT ATTITUDE

Traqueur de lofts averti, Ido Perry (Skylight Properties) a fait de la reconversion d'espaces industriels une véritable vocation. Il allait donc de soi qu'il colonise, pour lui et sa famille, une entreprise désaffectée. Jetant son dévolu sur une ancienne fabrique de bandes goudronnées située à Ixelles, il médite longuement son installation et adopte la procédure de rigueur à l'échelle internationale : une rénovation neutre, sobre et efficace, qui préserve au maximum l'espace et les détails d'origine, suivie d'un aménagement associant confort, style et rigueur technique. Cette expérience lui a servi de banc d'essai pour plusieurs projets initiés à Bruxelles.

Le caractère industriel des lieux est partout présent, comme en témoignent les détails de la double page suivante. Ici, l'architecte a tiré parti de deux murs d'appui pour capter la lumière à travers une toiture de verre dépoli.

Comme beaucoup d'autres lofts, l'habitation bénéficie d'une situation privilégiée, héritée de l'implantation des industries en intérieur d'îlot. Imbriquée dans le tissu urbain, elle jouit d'une position de retrait, protégée du bruit et des regards par le rideau de maisons alignées à front de rue. S'ouvrant sur une cour intérieure, la bâtisse superpose trois niveaux de 240 m2. Ido Perry (Skylight Properties) a élu domicile aux deuxième et troisième étages.

La construction est simple et lisible : une structure de béton datant des années 1940 épaule les parois de briques. La lumière pénètre à flots par de larges baies. Aucune cloison ne vient perturber la continuité des volumes, amplifiés par l'uniformité du ton blanc. Aux matières brutes, Ido Perry (Skylight Properties) a préféré une tonalité à ses yeux neutre et intemporelle. Le sol fait écho à la structure et camoufle un réseau de conduits de chauffage. Le mélange de quartz, de pigments et de béton qui compose la chape de finition est un bon conducteur thermique. Il donne à la surface une texture patinée, facile à l'entretien.

Le plateau de jour répartit dans un même volume une cuisine, une salle à manger et deux salons. C'est l'ameublement qui caractérise et délimite ces zones, tenues à distance grâce à une superficie inhabituelle. La cuisine elle-même est conçue comme un grand meuble intégrant tous les équipements, dont cette hotte en inox, prévue pour un restaurant.

Pour Ido Perry (Skylight Properties), la rénovation de l'espace se doit d'être neutre, tandis que "le cachet vient du mobilier". Ce dernier confronte de rares antiquités à des rééditions de classiques du design. Dans la salle à manger, les chaises en contreplaqué moulé d'Arne Jacobsen (1955). Le long du mur, trois exemplaires de la légendaire chaise empilable en polyester de Verner Panton (1960). À la cuisine, les chaises hautes en acier chromé poli de Harry Bertoia (1952). Les meubles design mêlent différentes tendances sans réel souci de créer un ensemble homogène. Le fauteuil Elda (1965) de Joe Colombo côtoie une table tulipe extraite du Pedestal Group de Eero Saarinen (1956) et une bibliothèque du contemporain Shiro Kuramata.

Le plateau de nuit (ci-contre à gauche et double page précédente) forme une énorme chambre à coucher incorporant la boîte de la salle de bains. Menaçant le lit parental, un palan (voir détail page 251) accroché à un rail éveille le souvenir de l'activité industrielle. "Il fonctionne encore", assure Ido Perry (Skylight Properties), "de sorte que si une société se réinstalle, elle pourra l'utiliser." Une réflexion révélatrice de l'incertitude habitant la culture du loft, consciente de la fragilité de nos actes et désireuse de ne pas effacer les traces du passé.. Ce souci est sensible ailleurs : dans la dalle de verre amovible, qui couvre une trémie prévue pour passer les marchandises, ou dans le soin extrême apporté à la préservation des croisillons métalliques des châssis. Pour garantir l'intégrité spatiale des deux plateaux, Ido Perry (Skylight Properties) a installé salles de bains et sanitaires dans les pièces annexes. Chaque plateau comporte une salle d'eau conçue par l'architecte Charly Wittock. Ici, la salle de douche du premier, aménagée dans une petite alcôve qui s'ouvrait sur le plateau par une large baie. La cloison actuelle, en multiplex de bouleau, réduit la baie d'origine. Juxtaposée aux éléments d'architecture, elle produit un effet d'assemblage. L'insertion se veut lisible, elle visualise le passage de la production à l'habitat.

LE LOFT

Narcisse en ville

Après New York, Berlin, Londres, Paris, et tant d'autres métropoles, la vogue des lofts a gagné l'humble Bruxelles. Ou plutôt l'a enflammée. La formule n'est pas trop forte à en juger la véritable explosion du marché dans la seconde moitié des années 1990. Il n'a pas fallu cinq ans pour que la quasi-totalité du parc industriel en friche dans le périmètre du pentagone fasse l'objet d'une réhabilitation.

Depuis 1996, la Délégation au développement du Pentagone (créée par la Ville de Bruxelles) a initié à elle seule dix chantiers de reconversion, entièrement ou partiellement dévolus aux lofts, qui totalisent des milliers de mètres carrés. Il faut y ajouter les initiatives privées, menées par des propriétaires attachés à l'avenir de leur bien, des architectes ou décorateurs isolés, des promoteurs "traqueurs de lofts". Leur champ d'action déborde largement Bruxelles-Ville pour s'étendre à d'autres communes (principalement Molenbeek, Anderlecht, Ixelles et Etterbeek).

À la page

Une chose est donc sûre : si les données statistiques font défaut, s'il est impossible à ce jour de dresser une cartographie précise du loft bruxellois, il n'en demeure pas moins évident que le loft a trouvé dans la capitale un ancrage aussi décisif que soudain, pour devenir une forme d'habitat de plus en plus recherchée. Par qui ? "Par le tout-venant", répond Ido Perry (Skylight Properties), chasseur de lofts passionné. Aux côtés des branchés qui forment la clientèle traditionnelle (artistes de toutes disciplines, amateurs d'art, architectes, décorateurs, graphistes et acteurs multimédias), une population plus "sage" s'est jointe à la demande : jeunes couples, familles nombreuses, retraités, banquiers, cadres, ingénieurs… Tous membres néanmoins de la nébuleuse "intelligentsia". Nous sommes donc loin, à Bruxelles comme ailleurs, de la phase des pionniers, de l'image emblématique d'un Robert Rauschenberg qui, en 1953, négociait de 15 à 10 dollars le loyer mensuel de son loft new-yorkais, un grand grenier sans chauffage ni eau courante, avec pour seul évier un seau planté dans l'arrière-cour. Le loft "bohème", celui des artistes américains de Soho, Greenwich Village ou Tribeca à New York, a aujourd'hui disparu pour devenir une habitation de standing, imbriquée dans l'élan de rénovation des centres urbains. C'est en réalité une nouvelle façon de vivre qui se dessine, animée d'une soif d'espace, de liberté et d'identité, mais aussi d'exigences de confort, de calme et de sécurité.

Boîtes à Je

Mais au fond, qu'est-ce qu'un loft ? C'est d'abord un espace, "rien que de l'espace" diront certains, une volumétrie hors normes, qui s'étire sous de hauts plafonds en un vaste plateau. À l'origine, cette énorme boîte n'est pas conçue pour vivre, mais pour stocker, imprimer, tisser, monter, scier… bref produire. Ou encore dire la messe, enseigner, opérer… En conséquence, l'espace est dépourvu des dispositions traditionnellement prévues pour l'habitat : pièces plus ou moins spécialisées, cloisons, hiérarchie entre rez-de-chaussée et étages… Il s'offre comme un grand vide que chacun remplira à sa guise, comme "une toile vierge qui attend que l'occupant lui donne forme et la meuble" (brochure promotionnelle de la Manhattan Loft Corporation, à Londres, cité dans Lofts, Marcus Field et Mark Irving, 1999 ; toutes les citations du présent chapitre sont extraites de cet ouvrage). Plus que tout autre type d'habitat, le loft consacre le plan libre, assujetti à la seule réalité de l'occupant et de son évolution. Il s'affiche comme emblème d'un mode de vie libéré des contraintes inscrites dans les formes d'habitations conventionnelles. Vivre en loft, c'est vivre libre, être soi-même dans un monde aseptisé, exprimer son potentiel d'excentricité. Bien entendu, la bohème artistique des pionniers du loft vient enrichir cette imagerie d'une touche supplémentaire d'audace et de rébellion.

Poussière nous serons

Pour d'aucuns néanmoins, la souplesse d'appropriation ne peut prétendre seule à définir le loft. Ainsi de James Soane, architecte londonien, pour qui "le loft n'est pas un contenant vide". "Son histoire", dit-il, "est gravée dans sa structure et on a envie de la mettre en valeur". Plus encore, il entend "adopter une position morale" et juge "scandaleux de voir des gens recréer, dans un loft, un cadre banlieusard genre trois pièces-cuisine avec papier peint partout". S'appuyant sur la perception du loft comme un hybride de deux espaces, industriel et domestique, concepteurs et occupants ont mis au point un catalogue de principes architecturaux faisant l'objet d'une quasi-unanimité. D'abord, préserver un maximum de "l'enveloppe existentielle" du lieu. Car l'âme du loft tient aux émanations de sa vie antérieure. Sa structure, ses matières et ses détails d'origine éveillent le souvenir de la marche effrénée du monde moderne vers un avenir radieux. Un passé proche, mais révolu, dont les reliques nous rappellent la futilité des entreprises humaines, nous ramènent à la fragilité de notre existence. Mais cette méditation sur la ruine ne se résume pas à la contemplation. Elle est active et reconnaît à la ville un héritage architectural méprisé jusqu'alors, en même temps qu'un potentiel de régénérescence. À la ville détruite et reconstruite, le loft oppose le paysage urbain habité et recyclé, une intention qui l'a propulsé aux premières loges de la revitalisation des centres urbains. Des loges ouvertes sur la ville, qui s'offre au regard par de larges baies vitrées découpant en carreaux la vue sur des zones désertes et brumeuses, sur des intérieurs d'îlots désordonnés, sur des pans de murs de brique délavée, sur quelques signaux tels une épaisse cheminée ou un treuil rouillé.

Passages

Donc, premier temps de l'aménagement : faire œuvre de mémoire, ressusciter la structure originelle d'une architecture utilitaire pour qu'affleure le souvenir de sa vie antérieure. Cette exigence morale se double du respect imposé par un espace ample, ouvert et continu. Le deuxième temps de l'installation, celui du plan d'habitat, veillera dès lors à valoriser cet espace, à ne pas l'encombrer d'une multiplication de pièces closes. Les cloisons, réduites au strict minimum, seront amovibles, coulissantes, translucides, partielles. Plutôt que de diviser l'habitation en pièces spécialisées, elles articuleront des secteurs mixtes aux frontières incertaines. Elles seront passages, non obstacles. En principe, et pour des raisons techniques, le loft ne fixe que les sanitaires, la salle de bains et la cuisine. Pour le reste, il distingue généralement une zone diurne et une zone nocturne. L'individualisation des activités est laissée à l'ameublement. Deux conséquences. D'abord, l'occupation des lieux est modulable. Elle peut évoluer en fonction des besoins, désirs et activités de l'occupant. Ensuite, mobilier et architecture confondent leur dessein. Le meuble ne se contente pas de "meubler", il construit. Une étagère, un bureau, un canapé spécifient et délimitent des usages, comme l'aurait fait une cloison. Inversement, pour reprendre la formulation de Diane Lewis, "dans une architecture de longues portées, les objets de l'existence - la chambre, la salle de bains, la cuisine - deviennent des meubles".

Collages

En somme, les adeptes du loft redécouvrent les fondements de l'architecture moderne : valorisation de la structure et de ses matériaux, enchaînement souple et dynamique de volumes ouverts, fusion dans un même projet de la construction, de l'enveloppe et du mobilier. Il n'y a rien d'étonnant à ce que ces principes prennent forme dans une architecture fonctionnelle dont le rationalisme avait tellement fasciné les fondateurs de l'Art nouveau puis du modernisme. Dans ces industries à l'abandon, les matériaux répondent à des problèmes de construction, le plan à des exigences pratiques et spatiales. Cela n'a rien à voir avec la distribution codifiée et le vernis ornemental de l'architecture domestique. Cependant, la fusion entre le loft et son enveloppe ne peut être totale. Celle-ci n'est pas la "machine à vivre" rêvée par les modernistes, mais une machine à produire colonisée par l'habitat. Elle a vécu l'abandon, la rupture. Le loft visualise cette cassure en maintenant une distinction claire entre empreintes du passé et insertions contemporaines. Comme pour indiquer qu'elle est réversible, l'intervention se veut lisible et produit un effet de contraste avec l'enveloppe historique. Passé et présent tissent un dialogue hésitant, se cherchent et se croisent, sans jamais atteindre un état de fusion stable. Dans cette esthétique du patchwork, l'incertitude domine, alimentée par un subtil dosage de références industrielles et d'importations flagrantes, de mobilier design et d'occasions patinées par le temps, de matériaux bruts et de surfaces satinées, d'objets ménagers et d'intrus hors d'échelle domestique. C'est par la construction de ce fragile équilibre que l'occupant imprime sa marque. Car l'universalité de la méthode qu'on vient de résumer ne doit pas faire oublier l'extrême diversité du loft. À la question "qu'est-ce qu'un loft ?", la réponse demeure "ce que vous voulez".

Anesthésie?

Plus précisément, le loft voyage entre trois pôles : orthodoxie, paganisme et mysticisme. Orthodoxe, la stratégie en trois temps décrite plus haut : décoffrage, plan ouvert, mosaïque d'insertions. Païenne aux yeux des gardiens du temple, l'importation, aussi discrète soit-elle, des divisions et du mobilier de la maison unifamiliale. Mystique, le dénuement extrême, le minimalisme obsessionnel amplifié par l'unicité de ton. La facture rugueuse du loft primitif est ici remplacée par un paysage lisse et vierge, synonyme de pureté, de profondeur, de calme détachement du monde. Ce monde éthéré renvoie l'habitant à une contemplation intérieure et l'élève au rang de seul sujet texturé, trônant dans le vide. Le loft a trouvé sa formulation la plus narcissique. Oscillant entre ces trois pôles, le loft se multiplie. À tel point que certaines firmes commercialisent des fournitures spécifiques et qu'à Londres, des sociétés immobilières ont fait du loft leur seul fonds de commerce. À peine sortis de terre, des immeubles clinquants signalent même la présence de lofts, tandis que l'exposition Ideal Home de 1998, à Londres toujours, consacrait un projet de loft de banlieue. Les "Pères de l'Église", bien sûr, s'offusquent de cette standardisation, perçue comme une stérilisation de leur doctrine. Que reste-t-il en effet du magnétisme exercé par la ville et ses reliques industrielles dans des aménagements neufs, éventuellement construits en banlieue ? Que devient la liberté d'appropriation lorsqu'elle s'exprime dans de coûteux équipements de série?

Tous en ville!

La vision d'autres pionniers prête moins à l'inquiétude. Pour l'architecte Henry Smith-Miller par exemple, occupant son premier loft new-yorkais en 1971, l'attachement aux résidus industriels est du fétichisme pur et simple : "Je ne crois pas en la nostalgie. Nous ne pouvions nous offrir le luxe de la nostalgie. Les raisons étaient tectoniques et économiques. Le seul luxe qu'offrait un loft était son espace." Dieter Kramer (Kreuzberg, Berlin) confirme : "Il s'agit d'espace, d'argent et de survie." Cette vision très pragmatique autorise le loft à s'extraire de sa gangue industrielle. Après tout, le loft "orthodoxe" a peut-être tout simplement joué le rôle de révélateur. Il a permis de replonger aux sources de l'architecture moderne et de découvrir le potentiel d'adaptation du paysage urbain. Ces leçons peuvent désormais s'appliquer à d'autres reconversions ou même à de nouvelles constructions, appelées à prendre en compte leur environnement et de nouvelles exigences spatiales. Mais la vogue du loft soulève une autre question, qui mérite peut-être plus d'attention : qui jouit de la revitalisation des centres urbains, dont le loft, habitation de standing, est un ingrédient de choix ? Soho, à New York, est devenu un quartier de haut luxe, où le logement est loin d'être à la portée de toutes les bourses. Bruxelles vit actuellement une métamorphose salutaire, marquée par la rénovation et le repeuplement. Pour maintenir la mixité sociale et culturelle qui la caractérise, elle devra cependant se montrer attentive à contenir la flambée des prix. Sinon, elle court le risque de sauver son héritage en y perdant son âme.

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